lundi 5 décembre 2016

Semaines réintégrées: Semaine 7 — L’absence d’apprentissage par imitation ou Quand la socialisation ne colle pas…

Crédit photo: pixabay.com

Je me suis longuement questionnée à l’effet que j’ai toujours eu la sensation d’être inadaptée en société, exactement comme si j’étais téléportée accidentellement dans une culture étrangère à la mienne, sans en comprendre ni le langage, ni les usages. Depuis quelques années, je me suis penchée sur la source de ces différences et de cette difficulté continuelle d’adaptation. Bien évidemment, si je déménageais au Japon, je pourrais apprendre par des lectures appropriées ou par de judicieux conseils comment me conformer aux attentes sociales qui me seraient imposées par le peuple nippon. Mais curieusement, comment puis-je être aussi démunie alors que je suis dans mon pays d’origine, que je ne l’ai jamais quitté, avec des parents et une famille de même culture, entourée de pairs tout aussi similaires? Mais qu’ai-je donc raté?

Par curiosité, j’ai cherché une définition simple de la socialisation. Je me suis tournée vers Wikipedia (tout de même utile quand on cherche une réponse rapide et concise). Je vous cite des éléments qui m’ont interpelée fortement :

« […] En effet, l'apprentissage des normes et des rôles est également le résultat d'un contrôle social quotidien et répété : la vie en société expose sans cesse l'individu à des jugements de conformité, et aux sanctions — positives ou négatives — qui en découlent, du sarcasme aux amendes, en passant par les remises de peine et les compliments. (…) En outre, la socialisation peut être le résultat de transmissions inconscientes, c'est-à-dire inconscientes non seulement pour l'individu à socialiser, mais aussi et surtout pour les individus qui le socialisent. »

Juste à lire ce qui précède, j’ai failli me décrocher la mâchoire (je l’ai déjà fait en 2005, je ne le recommande à personne). Oui, je savais déjà une partie de tout ça par mes expériences récentes et par mes lectures. Aussi, grâce à la vulgarisation salvatrice d’une intervenante spécialisée à qui je dois presque la vie, car elle m’a fait comprendre l’essentiel de ma culture autistique en parallèle avec la culture typique qui m’entoure. Mais tout de même : où étais-je durant toutes ces décennies? Qu’ai-je absorbé des milieux de vie qui m’ont accueillie? Car soyons clairs, je n’ai rien appris par imitation. Jamais. Je suis donc incapable de fournir le comportement socialement attendu, à moins qu’il me soit très rationnellement expliqué et que j’en comprenne une logique qui me rejoint…

Les gens sont donc modelés, jours après jours, en partie au niveau inconscient. Ils apprennent à entrer dans le moule et si un doigt ou un orteil se glisse à l’extérieur, on resserre un peu les côtés, jusqu’à ce que la forme se module, et en laisse dépasser le moins possible. Celui ou celle qui n’entre pas dans le moule se verra molesté publiquement ou, du moins, mis à l’amende. Voilà qui explique tous ces regards désapprobateurs si je pleure dans le mail aux Promenades Saint-Bruno. Pleurer en public, oui, je pourrais le faire, mais à condition d’être au salon funéraire ou en train de regarder un film dramatique dans une salle où tout le monde pleurniche à l’unisson. Moi, je n’ai pas peur de pleurer en public pour des peccadilles ou de l’angoisse, ni d’exprimer ma colère sans retenue, même devant le pape, et pas davantage de grogner ou de smasher verbalement quelqu’un qui se trompe, même si c’est le président d’une grosse compagnie. Peu importe qui et peu importe où.

Car apprendre les règles du bon comportement, ce n’est pas tout! Pourtant, nous sommes capables de suivre des règles claires : le Code de la route, les règles de politesse si elles sont raisonnables et logiques, manger des Smarties et garder les rouges pour la fin… Mais en plus, il faut apprendre à s’ajuster selon le contexte, car ce qui est bon samedi après-midi en sirotant un bon cappuccino vanille devant la très maternelle tante Georgette n’est pas valide lundi matin devant Monsieur ou Madame Patron qui s’en va en réunion et est en retard. Et tout dépend de la réceptivité générale de la personne face à soi. Et de sa réceptivité du moment (elle vit des choses, hélas, elle aussi). Et de sa sensibilité générale à certains sujets. Et des expériences difficiles de sa vie et de la façon dont elle les a surmontées ou pas. Et de l’activité qu’elle est en train de faire au moment précis où on s’adresse à elle. Tout comme de notre degré d’intimité avec cette personne. Puis de notre degré d’intimité avec la personne par rapport au sujet à traiter. Et de l’heure du jour. Et de la météo. Comme ces temps-ci il pleut beaucoup trop : voilà qui rétrécit de beaucoup le champ de réceptivité humaine.

Également, il y a dans cette socialisation des codes sociaux non-dits et non-écrits. Il semble que tout mon entourage ait reçu le non-mémo non-dactylographié et qu’on ait oublié de m’en fournir une non-copie. Comme par exemple, qu’il faut faire semblant que tout va bien même quand une peccadille nous ronge vivement à l’intérieur, que l’on vient de subir un échec grave ou que nous nous sentons vulnérable dans une certaine situation. Mon non-verbal (quand il daigne se manifester) me trahira et dira tout fort que ça ne va pas, mais pas du tout. Mon ton de voix et mon agitation aussi. Je pourrai perdre patience devant les mauvaises personnes, dire des paroles inappropriées.

Il m’est parfois périlleux, dans le même ordre d’idée, de reproduire d’autres règles non écrites et souvent non rationnelles, spécifiquement si pour moi, elles ne font pas de sens. Le mensonge blanc est particulièrement difficile à cerner. Pour donner un exemple vécu durant l’adolescence, j’avais une amie dont la sœur était rondement enceinte. J’étais en visite chez elle lorsque sa sœur est arrivée, vêtue d’une robe à larges fleurs. Tout le monde s’est alors empressé de la complimenter en chœur sur sa nouvelle acquisition, tel un troupeau de nageuses synchronisées en pleine compétition olympique. Comme je ne disais rien et j’étais la seule dans ce mutisme dérangeant, on s’est tourné à l’unisson dans ma direction et on m’a demandé de déverser un doux éloge de mon cru. Donc, vous savez sans doute que le comportement attendu est de dire que la robe est belle et qu’elle lui va à ravir, peu importe la véritable opinion.

Évidemment, nous sommes en présence d’une femme enceinte et d’une dynamique de groupe qui va dans un unique sens, soit celui du compliment sans retenue. Et bien moi, non, franchise étant de mise comme avec tout bon aspie, j’ai tout simplement dit que je n’aimais pas la robe et que je l’ai déjà vue avec d’autres plus belles. Si vous êtes Asperger, vous hochez de la tête en disant : « C’est ok, elle a été honnête, c’est parfait non? » Si vous n’êtes pas Asperger ou autiste, soit vous riez, soit vous cherchez encore quelle araignée m’a piquée ou si on n’a pas mis du gin dans mon biberon quand j’étais poupon. Mais ces choses-là, on ne nous les explique pas. Elles sont infusées dans le cerveau du genre humain par un processus qui ne prend pas sur les gens comme moi. Je ne suis pas pour autant stupide, car même en y réfléchissant avec ardeur, je trouve que la franchise est bien meilleure… Ne murmure-t-on pas dans les sombres corridors que les gens honnêtes sont admirables?

Oui, même si la masse n’est pas uniforme, il y a des attentes de comportements sociaux normalisés (et non dits). Et on attend une certaine attitude en général et l’individu typique non averti se sent démuni lorsqu’on n’agit pas selon ces normes préétablies. Comme l’autiste ne saisit pas ces normes non écrites et souvent non rationnelles pour lui, il ne les appliquera pas ou ne saura pas quand ou comment le faire correctement. En bonne partie, car il ne connaît pas leur existence ou leur utilité véritable, soit de cimenter les relations interpersonnelles. Et tout ça n’a rien à voir avec un manque d’empathie ou un manque de respect volontaire. J’ai découvert l’existence de cette réalité sur le tard, il ne me serait jamais venu à l’esprit qu’il y avait un mode d’emploi caché auquel je n’avais pas eu accès. Et la majorité des gens ne remet jamais ces règles en question, car elles font partie de la normalité et que tout le monde fait comme ça. Point-virgule. C’est la vie. Même si parfois ces règles sont totalement insensées.

Donc, pour nous, autistes de bonne volonté, la socialisation ne s’apprend pas sur le tas, même si nous sommes exposés aux autres durant une période de temps équivalente et dans les mêmes situations sociales. J’ai compris dernièrement que la socialisation est une matière « cachée » dans le cursus scolaire, et qui ne figure jamais sur les horaires entre les maths et la géographie. Si elle avait été cédulée entre 10 h 45 et 11 h 30 sur la grille, en toutes lettres, il y a fort à parier que j’aurais pu obtenir de bien meilleurs résultats. J’ai même sursauté en écoutant une émission de télé, il y a quelques temps, où une pédopsychiatre disait qu’il fallait maintenir à tout prix l’intégration scolaire des enfants autistes, parce que « tout le monde apprend par imitation à un moment donné ». Je crois qu’elle n’a pas dû discuter sérieusement avec beaucoup d’autistes dernièrement…

Personnellement, j’ai commencé à intégrer la socialisation à la suite de plusieurs lectures et maintes observations, questionnements et enseignements auprès de d’individus typiques patients de mon entourage. J’ai réussi à comprendre les bases de fonctionnement de la société et à les rédiger pour mon propre développement. Je les utilise et j’apprends à m’adapter grâce à ces connaissances tout d’abord théoriques. Plus je les intègre, plus elles sont faciles et agréables à appliquer. Mais je ne perds pas de vue que les individus typiques vivent ainsi naturellement : ils savent à quelle distance se placer les uns des autres durant une conversation plus ou moins intime, ils savent à quel instant crucial regarder leur interlocuteur, ils savent suivre le fil de la conversation sans la rompre trop abruptement, du moins la majorité du temps. Car personne, autiste ou non, n’est à l’abri d’une maladresse sociale.

Ce qui est le plus difficile dans ce non-apprentissage naturel de la socialisation, c’est que l’autiste ne fera pas « comme il faut » et qu’on le lui reprochera. Souvent, il ne saura jamais ce qui n’était pas adéquat dans son comportement et ce qu’il aurait dû faire à la place. Si on ne lui explique pas, jusque dans le petit détail, il n’intégrera pas cette connaissance. On ne comprendra pas toujours pourquoi il n’applique pas d’instinct des comportements « normaux » comme son frère ou sa sœur cadette. Mais pour l’autiste, il faut que tout soit rationnel et prévisible, sinon c’est l’anxiété et la déstabilisation. Puis le risque de la crise. Cette crise qui sera une nouvelle source de mésentente. Mais les gens sont tellement imprévisibles pour nous et les règles tellement flexibles selon l’heure du jour et le cycle de la lune… C’est comme vivre en permanence dans des montagnes russes sans pouvoir en descendre.

Donc, il y a deux mondes au niveau socialisation, celui des personnes typiques et celui des personnes vivant avec un trouble du spectre autistique. Et chacun est déstabilisé si l’autre monde le surprend. Et entre en ligne de compte le jugement, ce jugement auquel sont aussi soumis les parents d’enfants autistes lorsque leur enfant « ne fait pas comme il faut » en public, ce jugement que vit le petit garçon qui s’isole dans un coin à la récréation au lieu de jouer avec ses camarades, ou de l’adulte qui, au travail, ne va pas aux dîners d’anniversaire ou qui ne salue pas ses collègues avec enthousiasme le matin en entrant au bureau…


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