lundi 5 décembre 2016

Semaines réintégrées: Semaine 23 — Les années d’école primaire (première partie)

Crédit photo: pixabay.com


Alors que certains petits ont une hâte frénétique de débuter l’école, comme une étape permettant enfin de faire « comme les grands », je n’avais aucune notion de ce qui m’attendait avant d’y entrer. Je n’avais d’ailleurs aucune idée de l’importance que pouvait avoir le fait de se sentir ou d’agir « comme une grande ». Toute tentative parentale pour me modeler dans ce sens devait glisser sur ma conscience comme une pluie printanière sur le plumage du canard Colvert. Ce concept était aussi abstrait pour moi que d’expliquer à un insulaire d’un archipel tropical, sans moyen de communication avec le vaste monde, les bases de la motoneige et les variantes de texture de la neige en fonction du facteur de refroidissement éolien et du taux d’humidité ambiant. Nada. Jusqu’à mon entrée en classe maternelle, je suivais ma mère comme une automate ou je restais à la maison. Aucune forme d’autonomie ou d’identité propre ne s’annonçait. Et voilà, maintenant : j’étais catapultée avec des étrangers que je ne connaissais ni d’Ève, ni de la pomme. Je crois que c’est à cet instant précis, en septembre 1971, que l’anxiété a défait ses bagages de manière définitive pour s’installer à demeure dans ma vie d’autiste.

Ce moment-là est bien buriné dans ma mémoire. J’ai cinq ans tout juste. Ma mère m’emmène en voiture pour me laisser dans un endroit totalement inconnu. Je me retourne, elle n’est plus là. Il y a plein de bricolages multicolores sur les murs qui me martèlent les pupilles de leurs couleurs criardes. Des enfants jouent ensemble comme si la vie normale continuait et n’avait jamais été interrompue. À cet instant, je fonds en larmes et dire fondre, c’est bien peu, car il devait y avoir une flaque lacrymale de quelques pieds de diamètre tout autour de moi. Je me souviens que j’ai été inconsolable et que je hurlais à la mort. Je ne comprenais pas. J’étais à 358 sur une échelle d’anxiété allant de 1 à 100. L’enseignante, une dame très expressive et sans doute très attentive m’expliqua, avec une douceur que je ne percevais pas, que ma mère reviendrait me chercher tantôt. Tantôt? Pour moi, tantôt c’est jamais. Toute tentative de consolation s’avéra vaine. Comme je n’allais pas vers les autres enfants, on m’a présenté une petite gamine brune — Suzette, Colette ou Annette? — en lui demandant de me montrer les jouets et de veiller sur moi. Cette fille-là a dû prendre son rôle maternel improvisé au sérieux, car elle a gravité un peu autour de moi durant toutes mes années du primaire. Mais ce sentiment d’abandon forcé du familier, de mes jouets et de mes routines, était plus cruel que d’être battue lentement avec une batte de baseball transpercée de clous rouillés.

J’ai souvent remarqué l’attitude sans doute attendrie des adultes à l’égard de la petite fille toujours exclusivement vêtue de rose qui s’éclipsait de leurs regards attentifs. Se pencher pour être à mon niveau, me regarder dans les yeux, sourire, rire bruyamment de manière trop joviale, tenter de me faire sourire ou de me tirer un mot ou une onomatopée, me taquiner. En y mettant surtout beaucoup d’emphase expressive au niveau verbal et facial. Je visionnais récemment un documentaire sur l’autisme et l’intervenante entrait dans la pièce et s’adressait à l’enfant autiste avec toute la vivacité que son corps pouvait potentiellement contenir. Je me suis dit : Pauvre petit. Comme il doit avoir peur. Car pour moi quand j’étais petite, me parler fort, que ce soit avec des expressions de joie ou de colère, il n’y avait pas de différence. C’était une agression. Les yeux exorbités d’étonnement pour m’amuser, c’était la même chose qu’un regard désapprobateur accompagnant une semonce ou une interdiction.

En classe de maternelle, je refusais de faire de la peinture aux doigts ou de toucher la visqueuse pâte à modeler. J’essuyais avec une vigueur dédaigneuse mes doigts souillés et je refusais vaillamment de remettre ma minuscule menotte dans ces matières salissantes. Pire encore, de voir mes camarades beurrés jusqu’au coude me rendait presque malade et nauséeuse. Tout comme je l’ai déjà mentionné à propos de la nourriture, je rejetais tout ce qui tachait ou qui accolait des particules de matière à mes mains : sable, gouache, crayons feutres, colle blanche à papier. Je demeurais figée et incapable de bouger d’un millième de millimètre tant que l’objet de mon obsession ne s’était pas mystérieusement envolé. Mais selon moi aujourd’hui, ce n’était pas tant la propreté qui m’importait, c’était l’étrangeté de ce contact sensoriel avec ce quelque chose qui n’était pas là auparavant et avec lequel je n’étais pas adaptée.

De toute manière, les dessins, coloriages et autres créations ne m’attiraient pas. Je n’en tirais aucune fierté. Et je n’avais pas non plus cette réciprocité sociale m’incitant à montrer mes dessins et quérir l’approbation et le contentement des autres ou leurs commentaires intentionnellement impressionnés. Tout ça ne me passait tout bonnement pas par la tête. Je ne pointerais pas ici du doigt une indifférence ou une indépendance suffisante. Ce n’était juste pas dans mon répertoire comportemental : le logiciel était manquant et double-cliquer sur le raccourci menait à une page d’erreur.

Toute jeune, j’aimais déjà les livres. La collection « Je me renseigne sur » était ma bible et mon livre de lois. J’étais déjà très autodidacte dès l’enfance et je m’intéressais à tout, surtout aux maisons, aux plans de maison et à la décoration. L’apprentissage de la lecture m’a donc ouvert des horizons lointains et les livres m’ont permis de découvrir des mondes prodigieux. J’avais justement mon préféré, que je révisais tout le temps : Je me renseigne sur les maisons. Je m’imaginais des personnages, des gens vivant dans ces maisons et fragments de ville, mais de l’extérieur; inlassablement, je feuilletais et relisais les mêmes pages et m’attardais avec attention aux images qu’elles comportaient. Comme un vieux vinyle rayé qui repasse en boucle cinq ou six mots d’une chanson d’Adamo ou de Jean-Pierre Ferland.

Dans cette absence de réciprocité, je ne participais pas du tout en classe. Silence monastique. Jamais je ne levais la main pour proposer une réponse bonne ou non à l’interrogation du professeur; jamais, je ne posais de questions sur la matière académique en classe. Je ne me levais même pas pour me rendre doucement à l’aiguisoir et affûter mes crayon à mine. Ce périple aurait été un trajet à découvert demandant d’exposer à la classe ma gestuelle et mon comportement, on m’aurait observée : tout cela aurait été impossible à surmonter. Or, comme il y avait un aiguisoir à la maison, vissé au mur dans la descente d’escalier de la cave, j’aiguisais plutôt mes crayons à la maison avant d’aller en classe, me sauvant ainsi du risque de me retrouver penaude à écrire avec la pointe éculée de mon crayon de plomb ou de devoir me montrer devant la classe à l’aiguiser. Dans ces petits détails, comme partout dans ma vie, il me faut toujours un plan B.

J’étais toujours la plus discrète. Je parlais peu aux autres, sauf à quelques camarades plus sympathiques et seulement lorsqu’ils étaient un ou deux à la fois. Là, je pouvais m’ouvrir légèrement, rire et même être amusante. Mais uniquement durant de courtes périodes et à petite dose bien mesurée, au millilitre près. De toute manière, parler ne me semblait pas essentiel ou utile. C’était juste faire du vacarme pour faire du vacarme. Non seulement parce que je ne savais pas quoi dire ou comment le dire, mais je n’en voyais pas l’utilité. Souvent, je me retrouvais à plus ou moins écouter les autres babiller au sujet de leur nouveau jouet tant attendu ou de leur petit frère ou petite sœur qui était « tellement bébé ». Participer était exceptionnel, sauf si on me questionnait : là, je pouvais bredouiller une petite prose plutôt brève, mais avec une grande hâte que l’intérêt soit de nouveau porté sur n’importe qui d’autre. Mais même en groupe, je m’évadais souvent dans ma tête et je trouvais ma bulle personnelle trente-et-une fois plus intéressante que la vie extérieure.

C’est aussi au cours des sept années du primaire que j’ai rencontré la méchanceté des autres. Les occasions ont d’ailleurs été beaucoup trop fréquentes selon mon appréciation personnelle. Je n’ai jamais souffert d’intimidation soutenue ou de violence telle qu’on en voit couramment maintenant dans les médias. Juste un petit murmure de fond, un climat pas très sain, un oxygène pas entièrement pur à respirer. Une petite dose occasionnelle de poil à gratter qui irrite et qui passe. Il y a eu quelques altercations avec la Nelly Olson nationale de la petite école du quartier de banlieue. Je fais référence à ce personnage de chipie dans La Petite maison dans la prairie, car dans mon souvenir, ma camarde de classe portait également des robes de dentelles et de longs cheveux boudinés. Un soir, elle m’attendait à la sortie de l’école pour me suivre et elle me répétait sans cesse « Tu es faible, hein? » Puis, elle a fini par me bousculer bêtement

Bon, côté empathie et aptitudes sociales, on repassera, mais il est toujours rassurant de réaliser après coup que leurs supposées absences ne sont pas le monopole des autistes.

Je pense qu’on devrait apprendre des aptitudes sociales à tout le monde, pas juste aux autistes. Le monde en général ne s’en porterait que mieux. Mais ce que je veux souligner à gros traits, c’est que je ne savais pas me défendre. Je ne savais même pas réaliser quand il y avait véritablement agression, quand rapporter ces gestes, quand m’en plaindre. Et encore moins comment y réagir avec dignité et courage. Le mutisme et l’indifférence étaient les seules défenses stockées dans la poche arrière de mon pantalon. Et continuer mon chemin. Par contre, intérieurement, j’avais mal, même si rien dans mon attitude ne devait le laisser transparaître. Il m’était impossible de saisir les jeux de pouvoir et de domination, tout comme j’ai toujours abhorré l’argumentation (si elle n’est pas rationnelle) et la confrontation. Je pense que je suis née dans la chanson Imagine de John Lennon. Dans mon cœur, il n’y a que la bonne entente, la paix éternelle et la justice.

Mais du point de vue académique, je m’en sortais admirablement bien. J’aurais connu mon paradis scolaire si j’avais été toute seule dans la classe avec le professeur. J’apprenais et je comprenais très vite. En général, je peux dire que j’aimais beaucoup l’école à partir du moment où je n’avais qu’à écouter et à absorber, tant que je n’avais pas à interagir avec mes contemporains. Tant qu’il n’y avait pas de travaux d’équipe, d’exposés oraux ou de démonstration à faire en solo au grand tableau vert devant le regard scrutateur de tout le groupe. Tant que la classe était parfaitement silencieuse en dehors de la voix rassurante de la maîtresse d’école, sans tapage ni excitation.

Par contre, il m’arrivait souvent de trouver les journées longues. Je comprenais habituellement du premier coup, ce qui me sauvait fort heureusement de la torture de devoir demander des explications supplémentaires. Mais les fréquentes reprises d’explications, suite aux interrogations répétées des autres élèves, m’ennuyaient. Souvent, je poursuivais ma lecture du livre de maths ou de géographie, je devançais la matière pour passer le temps, je lisais les pages qui avaient été sautées dans le programme parce qu’elles avaient été jugées moins utiles.

En deuxième année du primaire, mon enseignante (qui, incidemment, était aussi ma sœur, qui a dix-neuf ans de plus que moi!) a tenté à plusieurs reprises de me prendre en flagrant délit d’inattention. Lors des lectures à voix haute, chaque gamin s’exécutait à tour de rôle le temps d’un quart ou d’une demi-page. Pour ma part, je m’évadais souvent sur la Lune ou sur Neptune, bâillant aux corneilles et aux corbeaux, zieutant par la fenêtre une dame promenant en laisse son caniche, fixant l’horloge et son effrontée aiguille trotteuse rouge qui captait sans cesse mon regard par son mouvement perpétuel ineffaçable. Affublée de mon regard absent, je devais paraître à mille lieux et quelques pas, hors de portée de voix humaine. Alors, ma sœur prononçait mon prénom, pour me signifier que venait mon tour. J’avais déjà lu toute la page dans les quelques instants précédents et je me rappelais de la position des mots et des paragraphes. Du refuge de mes pensées et rêveries solitaires, j’avais entendu en filigrane le texte se défiler au loin, empruntant la voix de Nathalie, Chantal ou Alain. Elle a tenté à plusieurs reprises de me coincer, mais chaque fois, impassible, je reprenais la lecture exactement là où le dernier enfant s’était arrêté.

Étrange… Je n’étais pas là, mais en même temps, j’étais plus là que tout le monde…



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