vendredi 22 avril 2016

Guérir, mais de quoi bordel?





Guérir, mais de quoi bordel?

À l’heure actuelle, nous détenons possiblement une seule vérité fiable qui demeurera immuable jusqu’à la fin des temps au niveau de la recherche sur l’autisme : la personne autiste conserve tout au long de son existence davantage de connexions neuronales actives que la personne non autiste. En gros, pour y aller simplement, j’ai davantage de fils électriques connectés en permanence. Donc, au lieu de brancher deux appareils par plaque murale, puis de débrancher ce dont je ne fais plus usage, j’ai raccordé à chaque prise de multiples barres d’alimentation pour des équipements qui demeurent continuellement en état de veille, et en constante alerte, prêts à reprendre du service. Comme une quantité incalculable de données continuent de se gérer simultanément avec tous ces appareils en état de marche, il arrive que ma boîte électrique se court-circuite sous la surcharge et que je devienne silencieuse et que je fuie dans le coin obscur et paisible le plus près, même si le seul lieu accessible est au plus creux à l’intérieur de mon crâne.

Loin d’être un foie devenu défaillant par des abus quelconques, un virus venimeux, mais passager, qui prend une fuite endiablée au contact d’une prise d’antibiotiques, une verrue plantaire qui agace ou une dégradation d’une condition physique détectable à l’examen médical, cette réalité amène une terminologie plus claire : différence neurologique. Cette variante neurologique m’apporte une vision singulière de la vie et de mon environnement immédiat. Je ne discute pas ici de troubles associés : déficience intellectuelle et autres comorbidités pouvant se greffer à l’autisme et en modifier la saveur. L’autisme dans ma vie se conjugue uniquement avec des troubles anxieux et quelques troubles obsessifs compulsifs relativement gérables. Mais d’être malade, je n’en ai nullement le sentiment.

Une question plus que légitime vient imposer son museau inquisiteur quand on vit, comme moi, avec l’autisme depuis plusieurs décennies et qu’on a commencé à bien s’accepter depuis environ 2 ans. Y a-t-il réellement quelque chose à guérir au final? Quand j’observe le monde environnant, je constate que plusieurs de mes caractéristiques autistiques rejoignent largement ce que les livres de croissance personnelle prônent depuis toujours. Alors je m’interroge sérieusement. Éliminer l’autisme demeure-t-il une solution à envisager ou ne vaut pas mieux apprendre à le vivre le plus sainement possible et dans le respect de la nature autistique elle-même, en misant sur mes forces pourtant bien tangibles?

Dans ma recherche effrénée de mon moi intérieur (non, il n’était point égaré entre le frigo et le mur défraîchi de la cuisine familiale ou entre les coussins du sofa brun en compagnie de deux vieux mouchoirs de papier froissés et de miettes de croustilles saveur de ketchup), j’ai écorné depuis ma douce adolescence près d’une centaine de bouquins variés traitant de toutes les formes possibles de développement personnel. Certains très terre-à-terre, d’autres à teneur plus fortement  ésotérique. J’ai appris beaucoup sur cette quête du mieux-être, alors que mon âme semblait en perdition dans un monde qu’elle ne comprenait aucunement et qui lui était inaccessible.

Hormis l’absence de développement inné au niveau de la communication socialement attendue, l’autisme ne m’a apporté que peu de problématiques.  En dehors du regard de l’autre, je suis parfaitement valide. Il m’a fallu apprendre à développer également mon autonomie, bien que tout demeure du domaine de l’apprentissage possible, pas à pas. Les déclics sont survenus lorsque j’en ai ressenti la capacité et que le temps était enfin venu. Certains de ces apprentissages se sont avérés rigoureux et demeurent encore mal assimilés, mais le progrès à mon rythme est un incontournable. Mais pour le reste, certaines capacités plus que valables sont au rendez-vous.

Il serait hautement dommage que dans mes expériences actuelles de techniques de « guérison », se retrouve une perte de toutes ces qualités rarissimes que les gens tentent de conquérir à force de travailler sur soi et qui sont incluses dans le « package deal » de l’autisme :

  • L’appropriation de son identité, sans suivre ni la norme, ni la masse, ni l’influence des autres
  • Une manière de penser, de percevoir le monde et d’agir indépendamment des courants d’influence et des modes, incluant une capacité à trouver des solutions originales et alternatives à des problématiques parfois complexes
  • Une grande capacité à être rationnel et pragmatique, à faire des liens différents entre les éléments, et à aller au bout de son raisonnement tout en faisant preuve de créativité
  • Une grande présence au corps et à l’environnement au niveau sensoriel (bien mise de l’avant par le bouddhisme et les pratiques zen)
  • La capacité de demeurer authentique, de dire la vérité en toute circonstance, d’être franc avec soi-même et avec les autres
  • L’aisance naturelle à détecter ce qui nous intéresse réellement et nous fait du bien et à vivre nos passions au maximum
  • La capacité d’apprécier les petites choses de la vie avec le regard d’un enfant, même à l’âge adulte

Alors pour toutes ces raisons et pour toutes ces qualités naturelles, guérir de l’autisme serait tirer un double trait gras à tant de qualités précieuses et recherchées pour lesquelles des gens font des virages drastiques à 180 ° lors de coûteux séminaires de croissance personnelle. Alors, pourquoi ne pas conserver mes forces et chercher à juste vivre mieux, à la recherche d’éléments facilitants? Le meilleur des mondes ne serait-il pas d’amener chaque autiste à avancer dans les sphères sociales et de la communication selon ses besoins et ensuite de lui permettre de développer son plein potentiel sur ses points forts?

"Il semble que pour réussir dans les sciences ou les arts, un soupçon d’autisme est essentiel. Pour réussir, l’ingrédient essentiel peut être une aptitude à se détourner du monde quotidien, du domaine simplement pratique, une aptitude à repenser une question avec originalité pour ouvrir des chemins nouveaux non explorés, avec toutes ses capacités concentrées dans une seule spécialité." 
  • (Hans Asperger, cité par Tony Attwood dans Le syndrome d'Asperger, guide complet)

Texte issu du blogue "52 semaines pour guérir (ou probablement pas!) de l'autisme




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