lundi 12 septembre 2016

Semaines réintégrées: Semaine 6 - Le mutisme sélectif ou quand notre processeur interne plante

Crédit photo : pixabay.com


Lors de mes contacts avec plusieurs adultes Asperger, j’ai remarqué deux tendances opposées : certains souffrent, d’autres pas. M’identifiant à la première catégorie, je me suis interrogée à maintes reprises sur ce qui me dérangeait vraiment dans ce que je vivais. Est-ce le fait d’être autiste? Non. Est-ce d’avoir une pensée et une façon de voir les choses d’une manière souvent différente? Non, j’aime bien, en fait. Est-ce d’être en général plus logique qu’émotive? Non, j’aime bien Monsieur Spock, moi aussi. Donc, pourquoi est-ce que moi, je me sens « malade » et que je serais prête à prendre « la petite pilule miracle » si jamais elle était commercialisée un jour, contrairement à bon nombre de mes semblables?

Tout d’abord, le fait que je sois de sexe féminin est relativement embêtant au niveau des relations sociales. Parce que l’on attend de la femme qu’elle soit naturellement sociable, empathique, attentive, très verbale, émotive et maternelle. Et c’est ce qu’on attend de moi à prime abord. Une femme se doit d’être à l’aise et d’avoir une attitude adéquate en société. Si un homme y arrive plus ou moins, qu’il ait un trouble envahissant du développement ou non, on l’accepte toujours plus aisément. On dira de lui : « Il est comme ça, notre Jean-Charles, on l’aime pareil… » Mais Marie, elle, qui semble avoir toutes ses facultés, qui parle bien, qui lit beaucoup, qui est censée… pourquoi devient-elle si taciturne et fermée par moments, alors qu’à d’autres, elle se comporte de manière tout à fait convenable avec les autres?

C’est lorsque j’ai découvert l’auteure Rudy Simone que j’ai compris mon malaise principal en société : le mutisme sélectif. Bon… qu’est-ce que ça mange en hiver, en été ou encore au printemps? En fait, ça mange tout le temps, ça se régale de mon énergie et ça dévore à pleines dents ma concentration, lorsqu’il y a trop de monde et d’agitation autour de moi. Rudy Simone spécifie que :

« Le mutisme sélectif est la conséquence d’une forte anxiété sociale, une manifestation verbale de notre réaction à tout contact social, semblable à celle du cerf pris dans la lumière des phares. Là où les neurotypiques se sentent en sécurité entourés par un grand nombre d’individus, nous (Asperger) nous sentons menacés[1]. »

J’ai pensé longtemps avoir été frappée par une maladie dégénérative du cerveau. Avant de lire sur le syndrome d’Asperger (SA), je ne comprenais pas comment je pouvais bien fonctionner durant une courte période de temps avec une ou deux personnes, puis devenir une complète nunuche avec un plus grand groupe ou au bout d’une plus longue période de temps. Et ce, au point de me rendre parfois ridicule. D’abord, au bout d’un certain temps, je ne parle plus, mon hamster mental est définitivement mort, évanoui à côté de sa roulette. En groupe, au bout de 20-30 minutes en moyenne, mon cerveau se bloque. Plus le groupe est nombreux, plus le nombre de minutes saines disponibles se raréfie. C’est inversement proportionnel : plus de gens, moins de temps de concentration. Le sablier s’accélère. Je n’ai plus accès à mes souvenirs, à mes anecdotes croustillantes ou à toute lecture ou connaissance théorique, peu importe le sujet.

Vous allez voir devant vous une fille au regard vide, avec soudain peu d’expressions faciales à son répertoire, à part un léger sourire ennuyé et quelques signes de tête approbateurs machinaux. Peu importe ce dont vous lui parlez, même si vous lui racontez en détails la mort pénible de votre arrière-grand-oncle. Vous attendez des questions de suivi, des signes empathiques de ma désolation, mais ils ne viendront probablement pas. Je ne suis pourtant pas sans cœur. En dedans de moi, je vous comprends. C’est juste que les marchandises se trouvant à l’intérieur du magasin ne sont pas en exposition dans la vitrine.

Je vais vite me sentir surchargée par tous ces stimuli qui m’agressent sans que je puisse les ignorer. Par exemple, lors d’une rencontre sociale : s’il y a trois personnes à ma gauche qui parlent de leur dernier voyage à Punta Cana, je comprends toute leur conversation, puis à ma droite, je capte simultanément la totalité de la conversation d’un autre petit groupe qui discute des premiers pas du petit dernier. Puis aussi tout le reste : le murmure général des autres conversations plus lointaines et plus basses, la musique, un objet qu’on échappe en lançant une exclamation de surprise, des pas qui approchent, des éclats de rire soudains et des voix qui accentuent quelques mots. Dans ce brouhaha général, j’échappe le fil de conversation avec la personne devant moi. Je ne l’entends pas plus fort que les autres bruits et elle s’y dissout. En fait, je dois mettre une énergie titanesque pour continuer de suivre sa conversation. Et cette énergie me rend anxieuse et physiquement épuisée au point de frôler l’effondrement.

Immanquablement, avec tous ces bruits, toute cette agitation des gens qui passent devant moi, avec les enfants qui jouent bruyamment, je vais sentir se matérialiser un vertige. Je manque d’air, mon ventre se crispe et j’ai une envie criante de hurler et de me volatiliser. Je finis même par avoir des tremblements et des claquements de dents. Mais je reste là, je fige, avec un sourire idiot sur le visage, et ce sourire s’estompe de plus en plus, en peu de temps. Mais du dehors, c’est juste une fille peut être gênée, peut-être snob, qui ne réagit plus et qui vous ennuie. Moi, j’ai envie de m’effondrer, parce que dans tout ce chahut, je vois pourtant votre incompréhension face à mon absence de réaction. Et j’en souffre énormément. Je suis tout à fait consciente.

Avec le cumulatif de tous ces stimuli, je deviens vite en surcharge. Je me sens m’enfoncer dans un brouillard qui s’épaissit. Le phénomène commence à être documenté en anglais : le glass wall phenomenon. À chaque addition de stimuli et de nombre d’individus, je m’enfonce un peu plus. Les bruits sont de moins en moins distincts et je suis K.O. J’ai beau lutter, je ne parviens pas à faire semblant, à converser malgré tout. Il n’y a plus rien, rien qu’un genre de néant intellectuel ponctué de malaises physiques intenses, puis une sensation de détachement, d’un nuage de brume qui s’épaissit.

Je vous parle bien évidemment de moi et de ce que vivent la plupart des autistes Asperger. On ne sait pas vraiment ce qui se passe dans la tête des autistes non-verbaux, de ceux qui sont peu communicatifs. J’ai cependant lu sur un forum une maman d’enfant autiste, elle-même autiste, qui racontait qu’elle se rappelait qu’enfant, il n’y avait qu’un grand brouillard épais où elle voyait apparaître un visage ou une main parfois et du sentiment de peur qu’elle ressentait. Quand je lis cela, quand je compare à ce que je vis, j’ai le sentiment que plus une personne est loin dans le spectre autistique, plus son brouillard est dense et l’isole du monde extérieur. Bien malgré elle.

Maintenant, avec un entraînement constant, je vois venir ce brouillard de loin et si je lutte très fort, je finis par en ressortir plus rapidement, mais après un moment de repos seule avec moi-même. La méditation m’aide beaucoup à me recentrer plus rapidement et à prendre conscience de ce que je ressens au moment où la crise de mutisme se dessine. Mais c’est encore un gros combat quotidien. Et je fais tout pour le gagner.






[1] Rudy Simone, L’Asperger au féminin : comment favoriser l’autonomie des femmes atteintes du syndrome d’Asperger, Bruxelles, De Boeck, 2013.






Aucun commentaire:

Publier un commentaire