mercredi 27 juillet 2016

Fantôme littéraire du passé (1983)




Depuis mon adolescence, le plaisir de jouer avec les mots, de structurer des phrases et des textes, a toujours été une passion intrinsèque.

À l'âge de 17 ans, un jeudi soir tranquille, alors que seul mon père était présent à la maison et qu'il s'affairait sérieusement à une réparation mineure dans la cuisine, j'étais seule dans ma chambre silencieuse. Pour le simple plaisir, j'ai laissé glisser les mots sur ma vieille dactylo électrique et pondu un de ces nombreux textes absurdes sortis de mon imaginaire singulier! À l'époque, en pleine guerre froide, l'Union soviétique toujours unie, j'étais une russophile convaincue, passionnée de théâtre et de culture russe.

Je vous le partage donc, durant cette festive période de vacances, juste pour une petite amusette sans conséquence!

La photo représente le texte d'origine, dactylographié recto verso, page éminemment jaunie.


***

La belle et le russe (1983)

Sous un éclairage sombre dans un minuscule appartement de Kiev, deux êtres se retrouvent, assis l’un en face de l’autre, dans un silence total. Il faisait froid à l’extérieur, un climat de Sibérie pour dire comme les touristes venus de certains pays plus tempérés. Lui, un Soviétique dans tous les sens du terme. Elle, une Canadienne française comme tant d’autres. Le poulet frit n’était qu’une fine couche de viande qui recouvrait un os blanc et rigide. La famine semblait guetter l’Union soviétique.

Brigitte gardait le silence, « Lui » aussi. Lançant un regard furtif à sa gauche, Brigitte remarqua une toile représentant un homme qui lui était totalement inconnu, un camarade soviétique sans l’ombre d’un doute. Puis, son attention se tourna de nouveau vers son compagnon. Des cheveux châtains bouclés lâchement garnissaient la tête de l’homme et ses yeux étaient fixés avec attention sur son maigre repas. Jamais avant aujourd’hui elle ne l’avait vu, jamais après aujourd’hui, elle ne le reverrait. Sans comprendre pourquoi, son cœur battait telle une grosse caisse que l’on fait résonner lors d’un très sérieux défilé militaire. « Lui », il ne parlait pas le français, la seule langue que Brigitte pouvait comprendre. Mais il s’exprimait assez aisément en anglais. De son côté, elle ne connaissait que quelques mots dans la langue shakespearienne. Aucune importance. Il ne lui parlait jamais, elle non plus.

Pourtant, elle se trouvait dans son appartement à lui, dans son pays à lui et elle mangeait une nourriture préparée par lui. Rien que lui. Juste lui. Seulement lui. Lui qu’elle ne connaissait pas, qu’elle ne connaîtra pas, qu’elle ne désirait pas connaître. Lui qui ne la voyait pas, ne la regardait pas, mais qui, on ne sait trop par quel moyen, l’observait sans arrêt. La regardait-il? Non, il regardait ses abominables os rongés. Mais il l’espionnait et dans le fond de lui-même, il riait, il se moquait d’elle. Brigitte ne mangeait pas. La nourriture mise à sa disposition ne pouvait apaiser dignement son appétit trop obsédant. Il venait de bouger. Que faisait-il? Il venait de saisir de sa main droite une autre aile de poulet et la déposait dans son assiette. Dans le plat occupant le centre de la table, il ne restait qu’une aile de poulet, dans l’assiette de son hôte, une pile d’os créait un monticule douteux. Dans l’assiette de Brigitte, aucun os ne s’entassait. Une nouvelle obsession hantait Brigitte : l’aile de poulet restante, allait-elle la prendre ou pas?

S’il avait encore faim, il lui en voudrait de lui avoir confisqué le reste du pauvre repas. En la voyant saisir la dernière aile, il risquerait de grogner comme un chien de garde devant un malheureux visiteur inconnu. Pris d’une rage démente, il la mordrait. Lui qui avait les dents si aiguës… Pourtant, elle ne pouvait détourner son regard de l’aile qui se trouvait dans le plat qui occupait le centre de la table. Mais lui aussi avait faim, elle le savait trop bien. Elle risqua un regard dans la direction de son compagnon qui entamait voracement l’aile de poulet qu’il venait de cueillir telle une fleur dans le plat qui occupait le centre de la table. Un bruit atroce, croustillant et gluant à la fois, se faisait entendre lorsqu’il faisait pénétrer ses crocs dans la chair rare qui recouvrait l’os blanc et rigide. Un frisson d’angoisse lui parcourait l’échine... Elle avait faim, son estomac hurlait famine et ses yeux s’agrandissaient gloutonnement à la vue de l’aile qui se trouvait abandonnée dans le plat qui occupait le centre de la table.

Elle risqua de nouveau un regard dans la direction de son compagnon qui rongeait avec avidité son aile de poulet. Il passa une langue visqueuse sur des lèvres rendues huileuses par la graisse sale de la friture. Elle commença à trembler en jetant un regard sur l’aile qui se trouvait dans le plat qui occupait le centre de la table et dont une fine couche de viande recouvrait un os blanc et rigide. La prendrait-elle, ne la prendrait-elle pas? Si elle la prenait, il ne pourrait pas la prendre. Et s’il tentait de la lui voler? Si elle ne la prenait pas, lui, il la saisirait et de cette manière elle ne pourrait point la prendre à moins de tenter de la lui voler à son tour? Et pourquoi ne pas la partager? Il n’y avait pas bien évidemment pas suffisamment de viande disponible pour les deux individus indigents. Elle risqua alors de nouveau un regard dans la direction de son compagnon qui achevait de dévorer l’avant-dernière aile de poulet.

Pour la première fois, il leva ses petits yeux marron et lui lança un regard interrogatif. Il semblait lui demander pourquoi dans son assiette à elle, il n’y avait pas d’os blanc et rigide. Ils ne parlaient pas. Ni lui ni elle. Ni en français, ni en russe et encore moins en anglais. Elle avait faim. C’est tout ce dont elle avait totalement conscience.

Mais ils avaient un unique point commun, malgré leur présence concomitante surréaliste : ils étaient attirés par cette aile de poulet, la dernière choisie du lot. Deux estomacs criant famine à l’unisson dans un pays glacial. Elle avait faim. Il avait faim. Comme deux prédateurs, ils se regardaient sans rien dire en attendant le moment crucial où l’un des deux oserait aventurer une main audacieuse vers l’aile de poulet restante.

Brigitte se rendit alors compte d’une injustice. Elle n’avait rien avalé alors que dans l’assiette de son compagnon, une pile d’os prouvait tout le contraire. Alors, elle avança sa main en direction de l’aile formée d’une fine couche de viande qui recouvrait un os blanc et rigide et regarda avec hésitation son partenaire d’infortune. Il ne bronchait pas. Il ne parlait pas. Ni en russe ni en anglais. Encore moins en français. Et pourtant lorsqu’elle passa sa main au-dessus de l’aile solitaire, elle pensa qu’il l'en empêcherait dans un dernier geste de convoitise. Mais il ne fit rien. Il ne bronchait pas, il ne parlait pas, il ne marmonnait pas. Alors, elle prit son courage à deux mains, de même que l’aile de poulet qui se trouvait dans le plat qui occupait le centre de la table, et y enfonça ses incisives décidées. C’est alors qu’elle a dû se rendre à l’évidence : elle venait tout à coup, dans son geste trop déterminé, de se casser une dent.





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