–
parce que je ne te dirai jamais « Viens à la maison quand tu veux! »,
car j’ai besoin d’être avertie de ta visite au moins trois jours ouvrables à
l’avance et de connaître ton heure d’arrivée et, si possible, ton heure prévue
de départ. Parce que les imprévus, ça me tue et que je ne pourrai pas
t’accueillir avec le sourire. Que si tu me fais une visite surprise, je vais
faire la gueule, mais ce ne sera pas ta faute. C’est mon anxiété qui prendra
toute la place. Je comprends tes bonnes intentions et les miennes ne sont pas
mauvaises non plus.
–
parce que je vais préférer dîner seule ou avec une ou deux personnes au lieu de
faire partie de la gang. Tu me verras comme snob, pas « parlable »,
et tu vas penser que je te rejette. Il n’en est rien. Parler de tout et de
rien, entendre des conversations croisées, la chaleur, respecter les bons codes
sociaux, dire les bonnes choses au bon moment sans faire de bourde (j’en ferai
au moins une qui créera un froid), et manger en plus, c’est une bonne façon de
m’épuiser moralement et physiquement en moins de deux. Je ne peux pas gérer
tout ça. Je serai anxieuse, épuisée et muette tout le reste de la journée, tu
verras.
–
parce que je vais être impatiente quand je t’explique quelque chose qui est
très clair pour moi et que je pense que si c’est facile pour moi, c’est pareil
pour toi, sans égard pour tes talents, tes capacités et tes limites. Dans ma
conception des choses, si je peux apprendre un logiciel complexe en deux
heures, toi aussi.
–
parce que je vais toujours m’enthousiasmer pour deux ou trois sujets de
conversation et regarder dans le vide quand tu me parles durant dix minutes d’un
sujet que tu maitrises et auquel je ne connais rien. Mais contrairement à ce
que tu penses, je t’écoute attentivement même si je ne te regarde pas. C’est
juste que je suis sans doute en train de me vider de ma batterie à force de
demander à mon esprit de rester concentré. Alors je ne te donnerai plus de
signes d’intérêt, mais je n’en ai pas toujours conscience. Il faut que tu
continues de me parler quand même, même si ce n’est pas évident pour toi. Ce
n’est pas évident pour moi non plus.
–
parce que je ne te dirai pas systématiquement « Salut, comment ça va? »
quand je te verrai en premier. Et si tu dis « Comment ça va aujourd’hui? »,
il est possible que je te détaille mes malheurs personnels, quel que soit ton
degré d’intérêt envers la réponse et quel que soit notre degré de confidences.
Tu veux juste être poli et entendre « Super bien ». Mais pour moi,
c’est une véritable question ouverte.
–
parce que je vais te reprendre rudement quand tu fais une erreur, sans égard
pour ton amour propre et ton expertise, juste parce que pour moi, tu n’as pas
dit les choses justes et que je suis concentrée sur la vérité et non sur
l’émotion que ma rudesse suscite chez toi. La vérité, quand elle existe, c’est
la seule chose à laquelle je peux me fier dans ce monde où tout est flou pour
moi. J’en suis désolée, je ne veux pas te blesser.
–
parce que si tu es mon ami et qu’au cours d’une discussion une personne qui
n’est pas de « notre clan » ou est un « ennemi » a raison,
je vais lui donner raison, sans égard pour les liens particuliers qui nous
unissent. Même devant d’autres personnes. Pour moi, la vérité et la justesse de
l’information est la chose la plus importante, même s’il faut sacrifier des
bras et des jambes. Je ne verrai pas la trahison que tu ressentiras, car te
trahir n’était pas mon intention première.
–
parce que je ne te donnerai pas systématiquement raison simplement parce que tu
as un doctorat, que tu es mon aîné(e), que tu es plus riche que moi, que tu as un
meilleur travail que moi ou que tu crois être Dieu. Quand mon idée est faite,
il faut me faire changer d’avis avec des arguments rationnels, pas avec des
émotions. Je ne comprends pas la hiérarchie sociale ou les formes de
discrimination qui dans ta tête peuvent me mettre inférieure à toi et te
permettre de gagner juste pour gagner. Alors je vais m’obstiner. Ne le prends
pas personnel.
–
parce que je ne réagis pas à tes soucis quotidiens avec l’empathie à laquelle tu
t’attends. Je vais te donner une solution logique sans te tapoter le dos. Si tu
me reparles de ton souci plus tard, je vais répéter ma solution jusqu’à ce que
tu la mettes en pratique. Je peux être plate comme ça. Mon but est de t’aider,
c’est ma forme d’empathie. Si j’ai réagi, c’est que je tiens à toi, malgré ce
que tu penses. Je ne te prends pas pour un imbécile.
–
parce que j’arrêterai probablement de réagir à notre conversation au bout de vingt
minutes et que tu me sentiras absente parce que le restaurant est trop bruyant,
qu’un bambin pleure à la table voisine, que la voix portante de Jean-Paul, cinq
tables plus loin s’élève au-dessus de tes paroles. Parce que les bruits de
vaisselle et de cuisine viennent gronder avec le murmure rugueux des
conversations entrecroisées et que la musique de fond englobe tout dans une
cacophonie sans nom que toi tu ne remarques pas, mais qui me fait grincer des
dents comme des ongles sur un tableau noir. Cette métaphore-là, je suis certain
que tu la comprends
–
parce que je ne montrerai pas facilement mes émotions et tu auras tendance à ne
pouvoir les lire dans mon non-verbal. Tu me diras souvent : « Mais
dis-le à ta face! » si je te dis que je suis anxieuse ou contente mais que
je garde la neutralité glaciale de Monsieur Spock.
–
parce que je ne ferai pas de batailles d’oreillers ou de chatouilles ou que je
ne te prendrai pas spontanément dans mes bras avec force parce que ça peut me
faire mal. Tu me diras en badinant « Oh, allez, ce n’était qu’une petite
tape sur l’épaule! » en te la refaisant à toi-même sans saisir que moi,
j’aurai mal pendant une heure. Ma peau est sensible à ce point-là.
–
parce que j’aurai toujours l’air « nerd parce que je passe plus de temps
avec mon PC et mes livres qu’avec toi. Si tu réussis à me désincruster de ma
chaise à roulettes, il faudra que le film soit bon, le poulet pas trop sec ou
les lieux pas trop bondés. Mais tu ne le sauras peut-être pas que j’aurais
préféré m’enfermer seule à la maison en compagnie de mon écran, parce que je
n’oserai pas le dire. Si j’ose, tu me trouveras impolie, parce que je n’aurai
pas toujours les mots diplomates. Tu ne dois pas le prendre personnel ça non
plus.
–
parce que où que tu m’emmènes, quoi que tu fasses d’extraordinaire, je ne
partagerai pas toujours ton enthousiasme et ton bonheur. Parce que même si tu
joues dans le meilleur groupe rock de l’année, en allant te voir jouer, je
n’aurai pas envie de taper des mains au rythme de tes chansons, je serai
anxieuse dans la foule et j’aurai envie de m’enfuir chez moi et de te laisser
en plan. Mon attitude n’a rien à voir avec toi, c’est ce qui enrobe l’ensemble
de la situation qui m’agresse. Et je ne peux pas souvent passer par-dessus tout
ça.
–
parce que si tu changes nos plans à la dernière minute, je vais figer parce que
j’ai déjà passé deux jours à me préparer mentalement à toutes les étapes
décidées, au trajet, au stationnement, à ne pas arriver en retard, aux gens à
rencontrer, et que là, tu me déstabilises. Je n’aurai pas le temps de me
refaire une carte mentale pour me baliser. Je vais paniquer.
–
parce que j’ai l’air de parler comme un livre et que mon langage semble parfois
sorti d’une autre époque, une époque qui n’est plus à la mode. Parce que
j’utilise des mots savants et que tu pourrais penser que je suis pédante. C’est
juste que ces mots existent, que je les connais et qu’ils servent le message
que je veux te transmettre. Sur les paroles comme sur tout, je suis souvent en
dehors des modes.
–
parce que tu ne diras jamais de moi : « C’est une fille chaleureuse,
elle nous met à l’aise, c’est une fille de party. » Parce que tu
n’arriveras jamais à me sizer et que
tu risques d’interpréter mon comportement involontairement rigide comme négatif
à ton égard. Mais tu ne sauras jamais que moi, je ne te juge pas, que je ne te
compare pas aux autres et que j’accepte tes différences et que je pense
vraiment les belles choses que je te dis.
–
parce que je n’aime pas les sports d’équipe, que je n’ai pas de coordination et
que pour moi, si l’équipe perd ou gagne, ça ne me fait pas de différence. Je
n’ai pas le sens de la compétition du tout en moi. Parce que d’être invitée à
jouer à un sport d’équipe, c’est aussi attirant pour moi que de jouer à la
roulette russe.
–
parce que je te paraîtrai toujours un peu antipathique ou étrange au premier
abord et que tu découvriras plus tard que je suis adorable. Tu me diras : « Tu
gagnes à être connue », si tu te rends jusque-là. Mais la majorité des
gens ne le fait pas.
J’ai
beau travailler fort tous les jours contre tout ça, pour m’adapter à ta vision
et à ton monde, ce sera toujours un terrible combat où je perds des dents et
des ongles au quotidien. Mais ça tu l’oublieras, parce que tu crois me
connaitre et que pour toi, je suis « normale », juste timide et
renfrognée. Tu ne verras que la fille pas
cool, pas facile à fréquenter, celle avec qui « c’est donc bien
compliqué avec elle » et, la plupart du temps, tu te
détourneras.